Érigé entre 1980 et 1987, le mur de sable qui divise le Sahara occidental demeure l’un des principaux symboles de l’occupation marocaine et un obstacle majeur à la circulation des populations sahraouies.
Long de près de 2 700 kilomètres et bordé de millions de mines antipersonnel, cet ouvrage militaire fragilise également les écosystèmes désertiques et menace la faune. Une étude menée à l’université de Porto met en lumière ses conséquences durables, alors que le conflit reste sans règlement politique et que les perspectives d’autodétermination du peuple sahraoui demeurent incertaines. Plus de cinquante ans après le début de l’occupation marocaine du Sahara occidental, la question sahraouie demeure en suspens. Au cœur de ce conflit, le mur un imposant mur de sable construit par le Maroc dans les années 1980, continue de séparer le territoire occupé des zones contrôlées par le Front Polisario. Au-delà de sa dimension militaire et politique, cette barrière constitue une source de dangers persistants pour les populations, les animaux et l’environnement. Dans une analyse consacrée à son histoire et à ses conséquences, Joana Castro Pereira, professeure de sciences politiques et de relations internationales, et Simón Pardo de Donlebún Versaci, doctorant à l’université de Porto, mettent en évidence les multiples effets de cette infrastructure. Leurs travaux s’inscrivent dans un projet universitaire consacré aux perspectives de restauration de la biodiversité dans cette région désertique.
Un mur au cœur de l’occupation du territoire sahraoui
Construit progressivement entre 1980 et 1987, le mur s’étend sur environ 2 700 kilomètres. Il sépare les territoires occupés par le Maroc des zones contrôlées par le Front Polisario, mouvement de libération nationale qui lutte pour l’indépendance du Sahara occidental depuis le début des années 1970 et qui représente une partie du peuple sahraoui. Les zones situées à l’est du mur représentent environ 20 % du territoire. Ancienne colonie espagnole, le Sahara occidental a été abandonné par l’Espagne au milieu des années 1970 sans que soit organisé le référendum d’autodétermination prévu dans le cadre du processus de décolonisation. Depuis, le peuple sahraoui continue de revendiquer son droit à décider librement de son avenir. La construction du mur a permis au Maroc de consolider son contrôle sur les zones les plus stratégiques du territoire, notamment le littoral, les villes et les gisements de phosphate. Dans le même temps, elle a repoussé les combattants du Front Polisario et de nombreux civils sahraouis vers les zones situées à l’est du dispositif militaire et vers les camps de réfugiés établis en Algérie. Le mur est ainsi devenu une ligne de séparation territoriale, mais également un instrument de contrôle des déplacements et de fragmentation de l’espace sahraoui. Sa construction a bénéficié de l’expertise de conseillers militaires étrangers, notamment français et israéliens, selon les travaux cités par les chercheurs. Bordé de fortifications militaires et d’un vaste réseau de mines terrestres, le mur est considéré comme l’une des barrières militaires les plus longues au monde. Le nombre de mines enfouies à proximité est estimé à plus de dix millions, faisant de cette zone l’un des espaces les plus dangereux pour les civils et les animaux.
Des mines qui continuent de faire des victimes
Le premier danger associé au mur réside dans la contamination du territoire par les mines terrestres et les restes explosifs de guerre. Selon le Landmine and Cluster Munition Monitor, 1 427 victimes avaient été recensées jusqu’en 2017. Ce bilan ne reflète toutefois pas nécessairement l’ampleur réelle des pertes, de nombreux accidents n’étant pas signalés. Le risque demeure particulièrement difficile à maîtriser dans un environnement désertique. Les vents et les crues soudaines peuvent déplacer les mines vers des zones précédemment déminées, exposant les populations à de nouveaux dangers, même lorsqu’elles empruntent des itinéraires considérés comme relativement sûrs. Les conséquences ne se limitent pas aux êtres humains. Les chameaux et d’autres animaux peuvent également être victimes des explosions, tandis que les pertes subies par la faune sauvage restent difficiles à quantifier, faute de données indépendantes et de recensements exhaustifs. Les restrictions d’accès à cette zone militaire compliquent considérablement les recherches. Le contrôle exercé sur les déplacements limite la possibilité de réaliser des enquêtes de terrain, d’établir des cartes précises de la contamination et d’évaluer les dommages environnementaux. Cette situation contribue à maintenir dans l’ombre une partie des conséquences de cette infrastructure.
Un écosystème désertique profondément perturbé
Au-delà du danger immédiat des mines, le mur bouleverse les équilibres écologiques du désert. Les chercheurs soulignent notamment ses effets sur les oueds, ces cours d’eau temporaires qui se remplissent après les précipitations et alimentent les puits, les arbres et les pâturages. Depuis des générations, les communautés sahraouies organisent leurs déplacements en fonction de ces ressources naturelles. La transhumance, les parcours des troupeaux et l’accès aux points d’eau reposent sur une connaissance approfondie des cycles saisonniers et des particularités du milieu désertique. Or, le mur interrompt ces itinéraires traditionnels et perturbe la circulation de l’eau. En faisant obstacle aux écoulements, le remblai peut provoquer une accumulation des eaux de pluie à sa base, favorisant localement la croissance d’arbustes et d’herbes.
Cette végétation attire les animaux en quête de nourriture et d’abri, mais elle peut également les conduire vers les zones minées qui bordent l’ouvrage. Un phénomène paradoxal se met alors en place : des conditions apparemment favorables à la vie deviennent des facteurs d’exposition au danger. Les écologues désignent ce mécanisme sous le terme de « piège écologique », lorsque des caractéristiques de l’environnement attirent les organismes vers des espaces où leurs chances de survie sont réduites. Dans le cas du mur, ce piège résulte de l’interaction entre une infrastructure militaire, les dynamiques hydrologiques du désert et la présence de mines terrestres. Les conséquences touchent ainsi l’ensemble du vivant. La mortalité animale, la fragmentation des habitats et la perturbation des ressources naturelles constituent des atteintes durables à un environnement dont l’équilibre repose sur des mécanismes fragiles.
Les populations sahraouies privées de leurs parcours traditionnels
Le dispositif militaire entrave également les activités pastorales et les modes de vie traditionnels des Sahraouis. En coupant les routes de transhumance et en limitant l’accès à certaines sources d’eau, les mines et les munitions non explosées compliquent les déplacements saisonniers des éleveurs. Ces restrictions fragilisent un système de vie fondé sur l’interdépendance entre les communautés, les troupeaux et les ressources du désert. La connaissance des itinéraires, des pâturages et des points d’eau, transmise de génération en génération, constitue un patrimoine essentiel à la survie dans cet environnement aride. L’exil forcé et l’installation dans les camps de réfugiés contribuent également à l’érosion de ces pratiques ancestrales. L’utilisation raisonnée des ressources, jusque dans la récupération des branches mortes, témoigne d’une gestion adaptée à la rareté des ressources naturelles. Le déplacement et la rupture des activités pastorales rendent toutefois cette continuité de plus en plus difficile. Les conséquences du mur dépassent ainsi largement les enjeux militaires. Elles affectent les moyens de subsistance, les pratiques culturelles et les relations historiques entre le peuple sahraoui et son territoire.
Un conflit toujours sans issue politique
Sur le plan politique, le mur demeure la principale ligne de séparation entre les forces marocaines et le Front Polisario. Après près de trois décennies de cessez-le-feu sous l’égide des Nations unies, les hostilités ont repris en novembre 2020. Cette rupture est intervenue après une opération des forces marocaines dans la zone tampon surveillée par l’ONU, près de Guerguerat, visant à mettre fin à un barrage routier installé par des manifestants sahraouis et à rétablir la circulation vers la Mauritanie. Le Front Polisario a alors annoncé la fin du cessez-le-feu et la reprise des hostilités. Depuis, des affrontements de faible intensité se poursuivent, notamment à proximité du mur, avec des échanges de tirs et des frappes de drones signalés dans plusieurs secteurs. Parallèlement, le rapport de force diplomatique a évolué en faveur du Maroc. Les États-Unis ont reconnu, en 2020, la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental. L’Espagne a soutenu en 2022 le plan d’autonomie proposé par Rabat, suivie par la France en 2024 et le Royaume-Uni en 2025. En octobre 2025, le Conseil de sécurité des Nations unies a adopté la résolution 2797, invitant les parties à poursuivre les négociations sur la base du plan d’autonomie marocain. Cette orientation diplomatique n’a toutefois pas répondu à la revendication centrale du Front Polisario : l’exercice du droit du peuple sahraoui à l’autodétermination, notamment par la tenue d’un référendum sur l’indépendance. La résolution prévoyait également un réexamen de l’avenir de la Mission des Nations unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental (MINURSO), dont le mandat avait été prolongé jusqu’en octobre 2026. Créée en 1991, cette mission est chargée de contribuer au suivi du cessez-le-feu et de mettre en œuvre les dispositions relevant de son mandat. L’évolution de la présence onusienne pourrait avoir des conséquences sur les activités de surveillance, le suivi des incidents liés aux mines et les efforts de déminage, alors que les risques demeurent importants dans les zones concernées.
La restauration écologique, un défi indissociable de l’autodétermination
Au-delà des perspectives diplomatiques, les conséquences du mur posent la question de la responsabilité dans la gestion des dommages humains et environnementaux. La restauration de la biodiversité suppose notamment de mieux documenter la contamination du territoire, de sécuriser les zones minées et de rétablir, dans la mesure du possible, les continuités écologiques perturbées par l’ouvrage. Mais ces objectifs se heurtent à des obstacles majeurs : l’accès restreint à la zone, l’insuffisance des données indépendantes et la persistance du conflit.
Sans conditions de sécurité adéquates et sans accès effectif au territoire, l’évaluation des dommages et la mise en œuvre de programmes de restauration restent difficiles. L’avenir du mur de la honte ne relève donc pas uniquement d’une question militaire ou territoriale. Il engage également la protection des populations civiles, la préservation des écosystèmes et la sauvegarde du mode de vie des Sahraouis. Tant que le conflit restera sans règlement juste et durable, le mur continuera de matérialiser la division du territoire et de faire peser ses conséquences sur les générations actuelles et futures. La question de sa gestion et de ses effets environnementaux demeure ainsi étroitement liée à celle du respect des droits du peuple sahraoui et de son droit à l’autodétermination.
M. Seghilani

