Feraoun-Dib-Yacine-Mammeri

Reliefs / Du génie en général : Feraoun, Dib, Yacine, Mammeri et les autres…

On n’évoquera jamais assez tous ces géants de la littérature algérienne et, par extension, universelle qui ont marqué de leur empreinte l’époque contemporaine et bien au-delà. Ils portent les noms de Mouloud Feraoun, Mouloud Mammeri, Mohamed Dib, Kateb Yacine pour ne citer que ceux qui nous viennent d’instinct à l’esprit.

Personnages humbles et pleins d’humilité ils ont su tous, chacun à sa manière, avec son propre ressenti et son style spécifique, raconter l’Algérie dans tous ses segments, mais surtout celui de l‘avant-guerre et de la guerre dont ils ont su et pu témoigner avec élégance et brio. Leur maitrise de l’écriture, de l’architecture de l’intrigue, des différents registres littéraires (roman, poésie, nouvelles, dramaturgie, etc..), dit toute la profondeur autant du champ investi que de l’exploration minutieuse du champ investi. Et à l’heure où certains opportunistes sortis de nulle part tentent de s’approprier indûment des espaces réservés d’évidence à ceux qui les méritent par la puissance de leur souffle et leur génie à l’exprimer, ces géants dont on n’est pas peu fiers qu’ils soient des nôtres nous interpellent et parlent à nos consciences pour leur demander de ne point verser dans la médiocrité sinon cette suffisance maladive qu’on appelle en d’autres termes la mégalomanie. En même temps et au vu de l’intemporalité de toutes ces œuvres majeures de l’esprit on a subitement envie de poser cette lancinante question à ceux qui entrent dans l’écrit comme on entre dans un souk, la modestie n’a jamais tué personne. Car franchement qui parmi la nouvelle fournée autoproclamée écrivain quasiment d’autorité, pourrait un jour égaler ou encore moins dépasser de telles sommités littéraires. Et qui ont, qui plus est, cet immense mérite, dans un micro et macro environnement fait de souffrances quotidiennes et d’adversité recommencée (famine, détresse sociale, guerre, indigence, etc…), avoir la ressource et le ressort nécessaires pour peindre et dépeindre leur univers peu enviable au fond, avec sérénité, distanciation, acuité analytique et tous ces autres ingrédients qui font l’identité du génie. Tout comme ils se sont tous impliqués, certes à des degrés divers, au péril de leur vie dans le combat libérateur dont ils porteront les stigmates et les séquelles leur vie durant. Et le lâche assassinat de feu Mouloud Feraoun à quelques encablures du cessez-le-feu par les négationnistes de l’OAS, radicalement hostiles à l’indépendance de l’Algérie, a, en vérité, grandi son aura au sein de tous ceux qui évoquent, aujourd’hui, sa mémoire avec respect et considération. À l’instar, au demeurant, de tous ses autres alter egos de la plume, la belle plume s’entend, auxquels nous lient et relient une obligation de reconnaissance éternelle. Paix à leur âme.

Mais où est donc passé notre génie ?
Le génie créateur de l’Algérien est reconnu davantage sous d’autres cieux qu’en ses latitudes. Phénomène paradoxal s’il en est, puisque on n’est jamais, au fond, mieux servi que par son propre humus. Là où on a baigné toute une vie durant. Avec toutes ses sécrétions, ses toxines, ses hauts, ses bas, mais tout en étant fier d’appartenir à cette matrice. Car qu’on soit né en ville, à la campagne ou en quelque recoin qui ne figure sur aucune carte de géographie, le plus important, au final, est ce sentiment d’appartenir à un lien, un cordon ombilical privilégié quoiqu’on dise. Ainsi, mêmes les auteurs contraints à l’exil ou simplement par choix de vie n’oublient jamais leur matrice originelle. Certes ils vivent cette déchirure dans la secrète douleur de la solitude, il n’empêche rien qu’à l’évocation de leur cocon initial, ils se sentent, subitement revigorés tout en s’en servant de trame pour un récit souvent pathétique et poignant. Car l’exil est aussi douloureux à porter et supporter que la pratique barbare de l’excision. Bien sûr, je m’interdirai ici de porter un quelconque jugement de valeur sur tous ceux parmi nos concitoyens cultivés de s’en aller quérir ailleurs ce qu’ils n’ont pas pu et ou su dénicher ici. Pourtant ici est tout le contraire de là-bas. Parce que qu’on le veuille ou non le ici restera toujours une partie intégrale et intégrée de nous-mêmes, tandis que là-bas, quelles que soient les conditions matérielles offertes, demeurera toujours un là-bas qui ne ressemblera jamais à la mère patrie…

Quel est le dernier livre que tu as lu ?
Il y a quelques années un confrère réputé féru de bonne littérature titrait ainsi son article à propos du rapport des Algériens lettrés à la lecture « la fureur de lire ». Et il n’avait pas tout à fait tort du fait de tout ce réel engouement qui habitait nos citoyens éclairés. Ce même engouement spectaculaire connaissait une progression exponentielle, notamment durant la fameuse foire internationale du Livre qui ne ressemblait pas tout à fait à celle d’aujourd’hui. Mieux, dans son budget prévisionnel le « liseur » sans connotation péjorative aucune, consacrait une partie de son budget à l’acquisition des ouvrages de différents registres : littérature, sciences, peinture, etc… De fait, la capitale par le truchement de ses différents réceptacles et diffuseurs du produit culturels vivaient quasiment leur apogée. Il y avait alors, comme qui dirait un véritable art de vivre. Que la cité captait, transmettait dans toute sa dynamique et sa teneur effervescente. Et, puis, subitement, basculement des neurones dans la frénésie de la consommation. Et, de cause à effet, baisse sensible du taux d’intéressement à l’acte réputé pourtant naturel de lire. L’environnement ne s’y prêtait plus. D’autres mœurs étrangères à la cité rayonnante d’antan firent leur brusque apparition, nourries et encouragées par la médiocrité… alors on ne se rappelle même plus du dernier livre qu’on a lu…
Amar Zantar