Y a-t-il des hommes bons – avec leur femme – en Afghanistan? C’est la question posée avec un « optimisme naïf » par le film d’ouverture de la Berlinale, sur fond de retour au pouvoir des autorités talibanes en 2021. « Oui, il y en a » mais « il en faut plus », a répondu jeudi en conférence de presse Shahrbanoo Sadat, cheveux courts, veste et lunettes noires. Afghane exilée en Allemagne, elle est à la fois la réalisatrice et l’actrice principale de « No Good Men », dans lequel elle incarne une journaliste vidéo qui, au contact du reporter star de sa rédaction, va reconsidérer sa vision désabusée du sexe opposé. La directrice de la Berlinale, Tricia Tuttle, a salué en conférence de presse le travail de « l’une des voix les plus singulières à avoir émergé du cinéma afghan ». Pour Shahrbanoo Sadat, ouvrir la 76e Berlinale est un coup de projecteur inespéré pour un Afghanistan raconté par ses propres habitants. « Pendant très, très longtemps, les histoires afghanes ont été racontées par des cinéastes étrangers et il y a donc toujours eu une forme de déformation », a-t-elle dit. Rien que le fait de « créer un personnage afghan » demande une « réflexion » pour le « jeune cinéma » du pays dévasté par des décennies de guerre, souligne-t-elle. Courageuse jusqu’à la témérité, Naru, focalisée sur l’emprise d’une société patriarcale, ne voit pas le désastre qui s’amorce, avec le retrait américain et l’aéroport de Kaboul bientôt débordé par des Afghans cherchant désespérément à fuir. Ces scènes douloureuses s’inspirent directement de la propre expérience de Shahrbanoo Sadat, contrainte de fuir avec le retour des autorités talibanes et qui vit désormais à Hambourg. « J’étais à l’aéroport avec ma famille pendant 72 heures quand tout a commencé », se rappelle-t-elle. « Parce que j’y étais », la scène a donc été l’une des « plus difficiles » à tourner.
Touche de légèreté
Mais le film surprend aussi par la touche de légèreté avec laquelle elle traite les restrictions imposées dans son pays aux femmes, qualifiées « d’apartheid de genre » par l’ONU. Outre la scène où Naru se voit offrir un godemichet par une amie revenue des Etats-Unis, un cactus à l’allure suspicieusement phallique au terme du générique montre son humour piquant pour égratigner les attitudes patriarcales. Le film, qui dépeint l’espace que les Afghanes étaient en train de conquérir avant 2021, tant sur le plan personnel que professionnel, est l’oeuvre d’une « optimiste naïve », comme Shahrbanoo Sadat aime à se définir. Il comporte une part d’idéalisme dans sa représentation des journalistes afghans auxquels il est aussi dédié, à travers l’hommage aux sept membres du personnel de la populaire chaîne Tolo TV, tués lors d’une attaque de combattants talibans en 2016. L’actrice-réalisatrice n’a cependant pas voulu « romantiser l’ère de la démocratie » qui s’est achevée avec le retour des talibans. « Je ne nie pas que les talibans sont aujourd’hui le plus grand problème de l’Afghanistan, mais d’un autre côté, ce n’était pas tout rose » avant, dit-elle, évoquant la corruption généralisée.
Contourner les restrictions
En raison des contraintes pour tourner en Afghanistan, le film a été réalisé dans plusieurs lieux du nord de l’Allemagne, avec des plans entrecoupés d’images d’archives de Kaboul. Dans ses remerciements, Sadat souligne sa « chance » de travailler dans un pays qui compte « l’une des plus grandes communautés afghanes » de la diaspora. S’impliquant dans le casting, elle a passé au crible les mosquées, cafés et restaurants fréquentés par les plus de 460.000 Afghans vivant en Allemagne. Elle a reçu « des milliers de demandes » pour participer au film, et certains membres de la « petite communauté » née du tournage étaient présents à la première jeudi dernier. En Afghanistan, le retour d’un gouvernement taliban a rimé avec de strictes restrictions sur les films, la musique et autres divertissements, conformément à leur interprétation ultra-rigoureuse de la loi islamique. Malgré ces interdits, Mme Sadat pense qu’un public afghan regardera le film via les sites pirates, ou bien découpé sur les plateformes et réseaux sociaux.














































