Le cessez-le-feu annoncé en grande pompe à Ghaza, censé entrer en vigueur le 10 octobre 2025, n’a jamais été qu’une fiction diplomatique. Dans la réalité rugueuse du territoire assiégé, les habitants ne connaissent qu’un répit illusoire, constamment brisé par de nouvelles frappes israéliennes. Chaque jour apporte son lot d’explosions, de tirs, de destructions programmées. Rien ne ressemble à une trêve, tout renvoie au continuum d’une guerre qui refuse de mourir.
Les chiffres livrés par les autorités locales sont implacables : 591 violations israéliennes depuis l’annonce du cessez-le-feu. 356 morts, 908 blessés, et 607 corps retirés des décombres depuis le 11 octobre. La guerre totale, elle, a déjà fait 70 103 morts et 170 985 blessés depuis le 7 octobre 2023, un bilan qui écrase les repères habituels de la tragédie.
Le bureau d’information gouvernemental de Ghaza, désormais habitué à compter les morts à un rythme mécanique, alerte sur un constat évident : l’occupation n’a cessé aucune de ses opérations offensives. Elle a simplement changé de méthode, multipliant les attaques ciblées, les dynamitages nocturnes, les frappes aériennes ponctuelles mais répétitives, comme pour effacer toute trace d’un possible retour à la normalité.
Un décor permanent de la « trêve »
Dimanche, plusieurs régions du territoire ont été secouées par des bombardements successifs. Les avions israéliens ont frappé l’est du camp d’Al-Bureij, un des derniers espaces densément peuplés du centre du territoire. À Rafah, six frappes ont martelé l’est de la ville, tandis qu’à Khan Younès, l’artillerie ciblait une maison de Bani Suhaila. Plus au nord, des détonations ont secoué Choujaïya après une attaque aérienne. L’armée a même utilisé trois engins explosifs télécommandés — décrits localement comme des « robots » — déclenchés dans les zones orientales. Le vacarme s’est propagé à travers Ghaza, signe d’une opération lourde menée sous le vernis de la « trêve ». Pendant que le fracas des explosions secoue la nuit, les hélicoptères d’attaque arrosent Jabalia de rafales prolongées. Le cessez-le-feu est un texte, l’occupation est un fait. Et le fait, ici, écrase tout le reste.
L’occupation détruit 90 % des stations d’eau
À la douleur du feu s’ajoute celle, plus lente, de la soif. Pedro Arrojo-Agudo, rapporteur spécial des Nations unies sur le droit à l’eau, décrit une situation « intentionnellement catastrophique ». Selon lui, l’occupation a détruit près de 90 % des stations d’eau du territoire depuis le début de la guerre. L’eau potable, déjà rare, est devenue quasiment inaccessible. Les puits sont hors service par manque de carburant, les unités de dessalement sont paralysées. Les quelques sources disponibles sont salées ou contaminées. Des milliers de familles boivent une eau impropre, porte d’entrée vers des maladies hydriques redoutées, dont le choléra. L’expert ne mâche pas ses mots : même sous cessez-le-feu, « l’entreprise d’anéantissement se poursuit».
Le carburant manque
Sans carburant, une ville ne respire plus. À Ghaza, elle suffoque. L’Union des municipalités de Ghaza a tiré la sonnette d’alarme depuis Khan Younès : les quantités de carburant entrées dans le territoire depuis 50 jours ne suffisent pas à couvrir plus de cinq jours de fonctionnement minimal. Cinq jours pour les pompes des eaux usées. Cinq jours pour retirer les débris. Cinq jours pour maintenir un semblant d’hygiène. Cinq jours pour empêcher les inondations. Et ensuite, le noir. Les municipalités accusent directement l’occupation d’empêcher l’entrée du diesel, indispensable au cycle vital du territoire : pompage, assainissement, drainage, gestion des déchets, fonctionnement des ambulances. 85 % des installations municipales ont été détruites, un pourcentage qui donne le vertige. Dans certains quartiers, un simple épisode de pluie pourrait provoquer des inondations meurtrières. Les infrastructures ont été trop endommagées pour résister, et l’absence de carburant empêche toute réparation d’urgence.
Un territoire au bord d’une rupture totale
Entre la faim, la soif, la destruction méthodique des infrastructures et la poursuite des attaques, Ghaza s’enfonce dans une crise humanitaire totale. Deux ans après le début de l’offensive israélienne, le territoire vit encore sous un siège hermétique qui interdit l’entrée de nourriture, de médicaments, de matériaux essentiels. Le ministère de la Santé signale que de nombreuses victimes restent sous les décombres, les équipes de secours étant incapables de les atteindre. Le bureau d’information estime à 9 500 le nombre de disparus, soit ensevelis soit introuvables depuis des mois. Les attaques contre la « ligne jaune », ce corridor de destruction contrôlée, se multiplient : Al-Bureij, Choujaïya, Tuffah, Rafah… Les mêmes noms reviennent, comme un carillon macabre. Le tableau est celui d’une trêve vidée de sa substance, remplacée par une guerre à intensité variable, menée au gré des décisions militaires de l’occupation. Les habitants de Ghaza vivent dans un entre-deux mortifère, où la paix proclamée n’est qu’un bruit lointain noyé sous le grondement des avions. La suite logique de ce tableau mène naturellement vers l’examen des positions internationales, longtemps timides face à la gravité d’une crise désormais hors de contrôle.
M. Seghilani












































