Deux événements ont suscité le choix du sujet de cette chronique. Le premier étant la Journée mondiale de la santé mentale célébrée le 10 octobre de chaque année depuis 1992. Le deuxième événement est l’actuelle projection dans 63 salles de cinéma en France du film « Alger » de Chakib Taleb Bendiab. L’information a été rapportée par notre consœur O. Hind du quotidien L’Expression. Vous découvrirez la relation de ce film avec le sujet de notre chronique au fil de la lecture. Ce film est le premier long métrage du réalisateur Bendiab qui considère que sa diffusion dans les cinémas français est un « miracle ». La trame du film, nous dit Hind, est celle « d’un thriller psychologique… à travers une enquête menée par une psychiatre ». Notre consœur poursuit « Le film… explore les traumatismes laissés par cette période de violence de la décennie noire et ses répercussions sur la société algérienne, tout en s’inspirant de faits réels… ». Ce qui explique le « miracle » de sa diffusion en France. Sans toucher au talent de Chakib Bendiab, on remarquera, cependant, qu’il a chaussé « les bottes de sept lieues » pour enjamber les traumatismes laissés par les violences de la colonisation durant 132 ans et leurs répercussions sur la santé mentale de la société algérienne. Répercussions plus profondes que celles de dix ans de la décennie noire. Sauf que le « miracle des 63 cinémas en France » ne risque pas de se produire pour des traumatismes causés par la colonisation. Comme il ne s’agit pas ici d’une critique cinéma, mais d’une chronique sur la santé mentale des Algériens, laissons le film et passons à cette pathologie dont on parle si peu. C’est devenu à la mode, pour le moindre petit bobo, on réclame un « soutien psychologique ». Lors d’un accident de la route ou même un accident domestique. Une tendance louable certes mais qui laisse derrière elle, une société trainant de profonds traumatismes vieux de plusieurs générations.
Sans être spécialistes en sciences humaines, on peut remarquer, actuellement, plusieurs comportements inappropriés dans notre société. Parmi les plus répandus figure la primauté du paraître sur l’être. La propension du mensonge même sur des sujets d’importance mineure. L’absence d’affection pour les animaux domestiques ou la boulimie. La liste est loin d’être exhaustive. Pour une société à laquelle le colonialisme a inoculé le mépris de soi en lui refusant l’accès au savoir, aux soins, au logement, au travail, en la maintenant dans une misère durable, en laissant les épidémies la décimer, en la maintenant dans des situations humiliantes en permanence, en la spoliant de ses biens mobiliers et immobiliers, et bien d’autres privations… Avec pour unique solution, pour s’en sortir à l’époque, la servilité. Le choc de l’indépendance a ajouté une couche à une santé mentale déjà défaillante. La course à la fortune et à la réussite sociale par tous les moyens, même les plus condamnables, ne sont rien d’autres que ce besoin de « reconnaissance » chez nos compatriotes qui en ont été privés durant plus de 7 générations. Vous allez dire que 63 ans après, les porteurs de ces séquelles ne sont plus, pour la plupart, de ce monde. Avec cette réserve, toutefois, qu’en matière d’éducation, les parents n’ont que leurs propres comportements à transmettre.
Des génies comme Hassan Al-Hassani avec son personnage de Boubagra a tenté de décomplexer les Algériens qui vivaient mal leur origine rurale, ou encore l’inspecteur Tahar, de son vrai nom Hadj Abderrahmane qui, de son côté, a essayé de « casser » la dévalorisation de l’accent régional, tout comme Kaci Tizi-Ouzou de son vrai nom Hamid Lourari avec son inimitable accent du Djurdjura, ont disparu avant d’atteindre leur objectif qui était de permettre à l’Algérien de se réapproprier sa personnalité en toute fierté. Le tout avec l’humour comme thérapie. Nos sociologues et nos ethnologues seraient plus indiqués pour nous aider à voir plus clair sur ce sujet. Quant à nos psychiatres réunis autour de la SAPSY (Société Algérienne de Psychiatrie), peut-être ont-ils des solutions à suggérer même si leur champ d’intervention se limite à l’individu et non pas à toute une collectivité. Si vous êtes arrivés jusqu’à ces lignes, vous avez compris pourquoi le film de Bendiab a vécu le « miracle des 63 salles de cinéma en France ». Nous n’avons pas le droit de continuer à nous taire plus longtemps sur cette tragédie morale très handicapante !
Zouhir Mebarki
zoume600@gmail.com











































