Rohingyas

Rohingyas : Tillerson en Birmanie pour accentuer la pression sur l’armée

Face aux «atrocités» commises contre les Rohingyas en Birmanie, les États-Unis commencent timidement à accentuer la pression sur l’armée birmane tout en gardant une position d’équilibriste, soucieux de ne pas mettre en cause le gouvernement civil d’Aung San Suu Kyi.

Signe d’un activisme qui va crescendo, plusieurs délégations américaines viennent de se succéder dans la région, et le secrétaire d’Etat Rex Tillerson se rend mercredi en Birmanie pour rencontrer Aung San Suu Kyi mais aussi le chef de l’armée, le général Min Aung Hlaing. Le ton se veut ferme à l’encontre des «dirigeants militaires», que le chef de la diplomatie américaine a jugés «responsables» de la crise de la minorité musulmane rohingya, dont plus de 600 000 membres ont fui au Bangladesh en deux mois et demi. Au nom du combat contre des rebelles rohingyas, l’armée mène depuis fin août une campagne militaire dans l’État Rakhine, dans l’ouest du pays, poussant à l’exode les membres de la plus grande population apatride du monde. L’ONU dénonce une opération d’»épuration ethnique». De retour de Birmanie et des camps au Bangladesh, Simon Henshaw, chargé des réfugiés au département d’Etat américain, s’est dit «choqué» par ce qu’il a vu. «L’étendue de la crise est immense», «les conditions sont rudes», «les gens souffrent», a-t-il rapporté, «de nombreux réfugiés nous ont dit, en pleurant, avoir vu leurs villages brûlés, leurs proches tués devant leurs yeux». «Le monde ne peut pas (…) rester observateur face aux atrocités dont il est fait état», a martelé fin octobre Rex Tillerson.

Nouvelles sanctions ?
Mais que faire? A ce stade, le département d’Etat a seulement renforcé quelques mesures punitives contre l’armée birmane. Les condamnations «sont importantes», «mais les mots ne suffisent pas, il faut des mesures concrètes», estime Sarah Margon, de l’organisation Human Rights Watch (HRW). Washington pourrait imposer «des sanctions économiques ciblées», dit-elle à l’AFP. À défaut d’une action plus déterminée de l’exécutif, un groupe d’élus du Congrès a déposé un projet de sanctions pour restreindre la coopération militaire avec la Birmanie et interdire du territoire américain des membres de l’armée. La proposition de loi prévoit aussi d’interdire de nouveau l’importation aux Etats-Unis de rubis et de jade birmans. «Ce texte est un premier pas important, bien que tardif, pour pousser les militaires birmans à mettre fin aux violences», salue Joshua Kurlantzick, du think tank Council on Foreign Relations. «Maintenant le reste du gouvernement américain devrait passer à l’action aussi.» Le département d’Etat n’exclut pas de soutenir ces nouvelles sanctions. Mais les Etats-Unis tentent de préserver un équilibre qui complique leur action. Depuis le début de la crise, ils prennent soin de ne pas blâmer Aung San Suu Kyi, faisant la distinction entre le gouvernement civil de la prix Nobel de la paix et les militaires. Même si la dirigeante birmane est critiquée par ailleurs à l’étranger pour son peu d’empathie envers les Rohingyas, Washington lui a réaffirmé son soutien et a salué son engagement à permettre le retour des personnes qui ont fui. Seule l’ambassadrice américaine à l’ONU Nikki Haley s’est permise une pique en estimant que «les dirigeants birmans, qui ont tant sacrifié pour une Birmanie ouverte et démocratique, devraient avoir honte». Nous voulons «soutenir la transition vers un gouvernement civil, faire en sorte qu’il n’y ait pas de retour en arrière», plaide un haut responsable du département d’Etat, rappelant que l’ex-dissidente, au pouvoir depuis 2016, doit composer avec une armée qui a régné sans partage pendant près d’un demi-siècle. Et de nouvelles sanctions pourraient être mal interprétées, prévient l’historien birman Thant Myint-U. Par le passé, «elles ont plutôt entravé la transition vers la démocratie et enraciné l’isolement, au coeur des problèmes de la Birmanie», dit-il à l’AFP. Sarah Margon, de HRW, reconnaît qu’il s’agit d’un «équilibre délicat».
Le gouvernement civil d’Aung San Suu Kyi a été «très décevant» face à cette crise, «mais il n’est pas responsable des opérations de nettoyage ethnique», et «c’est une distinction importante», admet-elle. Pour autant, les Etats-Unis «devraient lui dire en privé qu’elle doit faire davantage», estime-t-elle. Selon Joshua Kurlantzick aussi, Rex Tillerson devrait prévenir les dirigeants civils «qu’ils ne sont pas nécessairement à l’abri d’une ré-imposition de sanctions ciblées».