L’expert économique, Smaïl Lalmas, au Forum du « Courrier d’Algérie » : «La construction de l’économie a besoin de compétences»

Le verbe facile et la verve qui ne tarit pas, Smaïl Lalmas ne s’encombre pas de balises pour critiquer ce qui lui semble perfectible ou carrément déraisonnable ou carrément préjudiciable à l’Algérie.

On lui prête souvent ce mauvais esprit d’économiste acide et revêche, mais l’homme s’en démarque, arguant qu’il préfère mettre en colère par des vérités que réjouir tout le monde par des artifices mensongers. Spécialiste du commerce international et tout ce qui touche à la promotion des exportations et à la régulation des exportations, ainsi qu’à l’investissement direct étranger, l’Invité du premier Forum initié par «le Courrier d’Algérie» a fait un large survol des problèmes qui caractérisent les divers segments des activités du secteur, pointant un doigt accusateur par-ci, écornant un mécanisme dysfonctionnant en vigueur par-là, mais pour, à la fin, dit-il, « avancer et ne pas se suffire des propos dithyrambiques qui doivent cesser d’être en cette période de récession économique et de recherche des mécanismes porteurs». Pour Smaïl Lalmas, le commerce extérieur ou l’économie en général est une panoplie d’activités interdépendantes, et on ne peut pas les dissocier les uns des autres : « On ne peut pas parler de commerce extérieur si on n’a pas une économie performante, on ne peut pas parler d’exportations si on n’a pas une économie diversifiée et on ne peut pas aussi parler d’exportations si on ne possède pas une stratégie performante ; donc tout, en économie, est lié ». Lalmas admet qu’il existe actuellement une stratégie en cours d’élaboration au niveau du ministre du Commerce, mais déplore la non-visibilité, pour ne pas dire l’absence d’un plan d’économie clair : « Je refuse de parler de réforme, et ce mot ne doit plus avoir sa place dans notre discours économique, parce qu’il n’y a concrètement rien à réformer. On doit parler de construction de notre économie ; nous avons une économie anarchique, et pour s’en sortir, on doit en urgence, aller vers la construction de cette nouvelle économie pour sortir justement de la dépendance des hydrocarbures et adopter dans les faits une économie diversifiée : c’est vitale pour le pays». Imaginez qu’aujourd’hui nous consommons 30% des hydrocarbures et nous en exportons 70% ; mais en 2027 ou 2030, l’équation va être inversée avec une consommation de 70% de notre production et seulement 30% pour l’exportation. Que peuvent faire ces recettes alors dans l’avenir ? Donc il faut vraiment trouver d’autres sources de financement pour notre économie et pour notre survie même ! » Lalmas préconise d’aller, sans plus attendre, vers la diversification et les exportations hors hydrocarbures. « Il faut que tous comprennent que l’avenir du pays dépend de la construction de cette nouvelle économie ». Mais comment ? Et par quoi commencer ? « Quand je parle de construction d’économie, je parle surtout de la nécessité de définir le modèle économique que l’Algérie doit adopter. Or à ce jour, je ne le vois pas. Nous n’avons pas de modèle économique clairement défini ».
Pour le moment, les choses sont loin de pouvoir mener l’Algérie, dans l’immédiat, vers une sortie de crise. Et Lalmas de faire ce constat acéré : «À l’heure où je vous parle, notre économie se limite à vendre des hydrocarbures, et avec l’argent des hydrocarbures, on mange. Donnez-moi un seul point positif dans notre économie, tous secteurs confondus, qui donne motif à satisfaction ou sur quoi je pourrais reconstruire mon optimiste !» «Nous ne sommes pas en crise économique depuis quelques années, affirme Lalmas, nous sommes en crise depuis toujours». Comment ? Parce que «nous dépendons de quelque chose qu’on ne contrôle pas, et dépendre de paramètres que vous ne maitrisez pas, c’est cela la crise». Imaginez que l’Algérie dépende d’une ressource qu’elle ne contrôle pas, ni en termes de production, qui est dictée par l’OPEP, ni en termes de prix, dont elle est tributaire, et qui sont dictés par le marché, ni même en termes de durée de cette ressource, qui peut se tarir du jour au lendemain. Au final, c’est très dangereux de s’appuyer comme cela sur une ressource, et sur cette seule ressource qui, finalement, dépend de paramètres aléatoires et incontrôlables ». Toutefois, le tableau ne doit pas virer au noir. «Au contraire », renchérit Lalmas, « c’est quand tout va mal que tout peut aller bien, et que les infortunes peuvent se transformer en autant d’aubaines. « On n’est pas si mauvais que cette impression ne veuille le faire croire, non, pas du tout. Nous avons les potentialités, les ressources, les compétences ; mais il faut aussi rétablir la confiance, et commencer par travailler ; les choses ne s’améliorent pas avec des slogans, mais avec de l’effort et de la sueur ; il faut que l’intelligentsia bouge».
Mais aussi quoi ? «Les réformes structurelles ne mènent à rien. Qu’est-ce qu’on va réformer ? Après trente années passées à réformer, il faut passer à autre chose ; les réformes n’ont pas porté, il faut se rendre à l’évidence. Maintenant, la solution réside aussi dans la mise en place des compétences nécessaires ; la compétence doit être au centre de tout projet de développement de projet économique. Ces compétences nous donneraient le potentiel réel du pays, les points forts et les points faibles de notre économie, sans aucune complaisance. À partir de ce diagnostic, on pourrait construire une stratégie pour une nouvelle économie performante ». Autre mise au point : la diversification de l’économie. Mais diversifier quoi ? L’agriculture ? L’industrie ? Le tourisme ? Tous à la fois ? « La diversification économique doit être ciblée, il faut aller d’abord vers les secteurs où l’Algérie dispose d’atouts, de moyens, de potentiels, de matières premières pour être compétitive. Et là, ce sera justement, le diagnostic économique, froid et sans complaisance, qui nous donnerait les outils et la visibilité pour savoir par où et par quoi commencer ».
« On pourrait faire des merveilles ». C’est le mot de la fin de cet économiste au propos acéré.
F. O.