La pédagogue Boudalia Greffou émet un diagnostic terrifiant : Comment les réformes de l’École algérienne ont fabriqué l’échec au lieu de la réussite

Malika Boudalia Greffou est pédagogue et l’une des meilleurs connaisseurs du système éducatif et scolaire algérien, auquel elle a consacré un ouvrage « l’École algérienne de Ben Badis à Pavlov ». Diplômée en psycholinguistique de la Sorbonne, elle a exercé en tant qu’attachée de recherche au ministère de l’Éducation nationale avant d’intégrer l’université. Elle a fait partie, en 2002, de la fameuse Commission Benzaghou, chargée par le président de la République d’élaborer un rapport détaillé sur la situation du secteur de l’enseignement et aussi proposer les réformes adéquates. Après tant d’années de réfomes, elle livre pour autant un diagnostic très critique et peu optimiste sur la méthode de l’enseignement en Algérie aujourd’hui et citant les causes qui ont produit cette « ghettoïsation » de l’école, comme elle le qualifie.

Une méthode complètement obsolète
Le premier échec de l’École algérienne est intervenu en 1971, quand les responsables ont été chargés, à l’époque, d’élaborer « l’algérianisation et l’arabisation » de nouveaux programmes scolaires. La commission d’élaboration des nouveaux programmes a adopté les travaux de didactique du Français Francis Debyser, or ce didacticien, auteur de « la mort de manuel », a été « directeur de BELC (Bureau pour l’enseignement de la langue et la civilisation française). C’est-à-dire, il était spécialiste des méthodes de faire apprendre à un japonais, ou autre touriste se rendant à Paris comment parler français en deux mois », précise Greffou. Selon elle, ce didacticien français en plus « de ne rien à voir avec les méthodes d’apprentissage aux petits enfants, était fonctionnaire au ministère des Affaires étrangères français ». « J’ai été voir et me renseigner de visu sur ce BELC et j’étais étonné et surprise. Une conseillère là-bas m’a dit : “mais ils n’ont rien à voir avec l’Éducation, les enfants sont leur dernière chaussette” », a-t-elle expliqué. Le système éducatif a été emprunté et copié sur celui de l’ex-RDA (République démocratique allemande), qui se basait sur une supervision et centralisation stricte des activités des enseignants, notamment dans les écoles primaires, à travers les inspecteurs de l’éducation, soutient Greffou. Cela a été destructible pour l’École algérienne, où l’enfant est réduit seulement à apprendre même s’il ne comprenait pas ce qu’il apprend, explique Greffou, ajoutant que « cette méthode tue, et l’élève et l’enseignant, parce que ce dernier n’a plus une marge de liberté sur les cours qu’il donne ». Cette méthode est perçue par cette experte comme « un néo-colonialisme », ou la colonisation s’est poursuivie, mais cette fois-ci avec l’arme de « destruction cognitive ». Ce qui constitue « une rupture », selon Greffou, car « on était en civilisation », « c’est une rupture avec le passé, le patrimoine et les traditions ».

« Nous avons des objectifs d’échec »
Pour Greffou, le problème de la réforme de l’École en Algérie réside dans les objectifs assignés. « Nous avons des objectifs d’échec. Le texte de loi, introduit en 2008, était le seul texte législatif qui a réhabilité l’École algérienne en évoquant la langue d’utilisation et de communication. Il s’est penché sur le problème de l’écrit et de l’écriture. L’écrit c’est la langue de communication quotidienne et l’écriture est ce qu’écrivent les écrivains et poètes. Mais la commission d’élaboration à l’époque n’a pas jugé utile d’introduire, d’appliquer ce texte dans les manuels scolaires », a regretté Greffou. Situer l’échec chez les écoliers est très important, souligne Greffou, qui insiste sur la nécessité de faire la distinction entre « compétence de base, c’est-à-dire l’acquisition et la maîtrise de la langue orale qui leur permettra de dominer les mécanismes de code écrit. Et également la compétence générale, moyen de réussir sa scolarité ». La problématique de la langue est très spécifique et frappante en Algérie, à tel point que « la langue enseignée à l’école est différente de celle parlée dans la rue », souligne greffou. « C’est l’une des raisons de l’échec chez les élèves au primaire. Bien des enfants arrivent à l’école primaire avec une langue orale très éloignée de la langue qu’ils vont rencontrer en apprenant à lire et à écrire. Ne craignons pas de le dire, ils parlent une langue quasiment étrangère à celle sur laquelle va reposer leur apprentissage de la lecture et de l’écriture. Le langage dont disposent certains élèves à la veille d’entrer au cours préparatoire est ainsi incompatible dans ses structures syntaxiques et son lexique, avec une entrée sans rupture dans le monde de l’écrit », a-t-elle expliqué. Ce point a été pris en charge également par la loi de 2008. « Le texte de 2008 vise à introduire une nouvelle méthode, en transmettant des valeurs et la civilisation universelle. Il se penche aussi sur le patrimoine – chose nouvelle – et d’inculquer une culture générale chez l’enfant apprenti. Il vise ainsi à intégrer la société des sciences, du savoir et de la modernisation », a-t-elle indiqué, ajoutant : « le texte de 2008 a emprunté ses objectifs des standards des pays de l’Union européenne. Elle donne les moyens de liberté à l’enseignant. Or ce texte n’est pas appliqué par les autorités en charge de l’éducation, parce qu’il n’y a pas une volonté politique. En Allemagne, on a pu réussir l’éducation car on a commencé à libérer l’enseignement ».
Hamid Mecheri