Rif

Jalaeddine El Berkane, un des initiateurs du « Hirak du Rif » au « Courrier d’Algérie » : «Le Maroc a cessé de désigner l’Algérie du doigt…»

Sept mois après son lancement, le «hirak» (comprendre soulèvement, émeute ou sédition) ne démord pas. Pas question de lâcher prise pour les Rifains marocains. Au contraire, la contestation s’élargit pour devenir une exigence presque nationale au Royaume chérifien. Derrière ses ministres, le roi est mis à nu, n’ayant pu réussir ni à apaiser, ni à mater la contestation, qui s’amplifie jour après jour, et se voyant obligé de demander l’aide de celui à qui il a mis fin à ses fonctions hier : Abdallah Benkirane.
Sur les réseaux sociaux, les meneurs de la contestation multiplient les contacts pour expliciter le bien-fondé de leurs revendications sociales. Parmi ceux-ci, Jalaeddine El Berkane, natif de Chefchaoune, mais habitant à Al Hoceïma, qui se présente comme un des premiers à avoir initié le « hirak » dans la ville. El Berkane est aussi enseignant d’Histoire, d’où l’intérêt qu’il porte aux causes du passé pour expliquer les réalités d’aujourd’hui.

Le Courrier d’Algérie : Un résumé de la situation aujourd’hui à Al Hoceïma…
Jalaeddine El Berkane : C’est le statuquo : aux émeutes répondent les répressions policières, mais le gouvernement donne des signes de faiblesse et de fléchissement. Preuve en est, les plaintes formulées par le roi Mohammed VI au président français Macron, il y a quelques jours, et les soucis qu’il a exprimés concernant la gestion du Rif.
La manifestation de Rabat du 11 juin a donné matière à réfléchir au Palais : la contestation est désormais portée par tout le peuple marocain, et non plus par les seuls Rifains. Nous y avions vu des chefs de partis, des mouvements de société, et les slogans étaient affichés clairement : «halte à la corruption!», «En finir avec les injustices sociales !», etc. Le roi devrait saisir les messages sans passer par ses conseillers. Tout a été clairement dit et exprimé par les Marocains, et non pas uniquement par les Rifains.

Les revendications sociales n’ont pas changé pour vous avec les changements des perspectives ?
Pourquoi changer de revendications ? Nous n’avons demandé que plus de liberté et de justice, parce que le Rif est historiquement l’enfant pauvre du Palais Royal.

Pourquoi ?
Pour plusieurs raisons. Le Rif est un bastion de la résistance populaire, non pas uniquement depuis Abdfelkrim El Khettabi, dans les années 1920, mais depuis les temps immémoriaux. Je pourrais remonter aux Almoravides et aux Almohades, mais cela ne servirait à rien dans ce petit aperçu sommaire. Je dirais seulement que, il y a un peu plus d’un demi-siècle, Hassan II, qui était chef d’état-major, a réprimé dans le feu et dans le sang des émeutes du Rif, faisant des milliers de morts, suite à un soulèvement populaire. Depuis lors, le Rif est exclu de la vie politique du Royaume. Le Palais pensait, sur avis de ses conseillers, que, avec l’arrestation de Zefzafi, le mouvement du Rif allait perdre en intensité, mais il n’en fut rien. Au contraire, le mouvement devient plus fort et s’étend dans plusieurs villes marocaines sous forme de soutiens.

Qu’est-ce que vous appelez injustice ?
Toutes les formes de déni de la justice sociale pour les Rifains. La culture de cannabis est la seule source de financement de la quasi-totalité des Rifains, qui sont musulmans et pratiquants et sont conscients du paradoxe. Il y a aussi un manque de perspectives pour les jeunes, du fait du manque d’infrastructures, de l’absence d’investissements, d’une économie qui fait travailler et qui fait vivre. Le Rif a été délibérément abandonné pour des raisons politiques par les autorités successives depuis le début des années 1960, et aujourd’hui ce qui a été enfoui sous terre ressort avec plus de visibilité. La mort de dizaines de jeunes rifains par an dans le flot de la mer est une injustice de plus, comme ces centaines de milliers de Rifains qui vivent l’exil et la nostalgie dans les pays d’Europe, les uns finissant dans les bras de Daesh, les autres en prison, et rares sont ceux qui arrivent à vivre une vie décente…

Pourtant, au début, la presse marocaine avait parlé de complot, de main de l’étranger, de relations avec l’extérieur…
Oui, c’est la même politique surannée, la même propagande improductive que le Palais reproduit, sans résultat. Toute la planète aura constaté que c’est un mouvement populaire. Il n’y a ni l’Algérie derrière, ni le Qatar, ni rien du tout. Il y a des jeunes qui ont en marre des atermoiements du gouvernement, des injustices, du chômage et du manque de perspectives.

Pourquoi l’Algérie ?
Parce que, au début du soulèvement du Rif, certains titres de la presse marocaine désignaient l’Algérie comme élément du complot, avant de cesser de la désigner et de se porter sur les véritables causes et injustices sociales. Même le complot avec l’étranger a été abandonné, parceque le temps des mensonges est court et ne supporte pas les épreuves du temps. Le Palais essaye aujourd’hui de négocier une paix sociale parce qu’il a vu que c’est la seule issue. Mais que de temps perdu…

Les Rifains sont aussi connus pour être difficiles dans leurs rapports avec le Royaume…
Non, non, pas du tout, c’est complètement erroné de penser de la sorte. Les séquelles de la violence du Rif des années 1920 et le soulèvement d’El Khettabi sont certes encore décelables, mais c’est la rupture avec le pouvoir central qui a créé cette pression qui vient d’exploser. Le Rif a été coupé du reste du Royaume, poussant des milliers de Rifains à s’expatrier ailleurs, en France, mais surtout en Belgique, en Hollande et au Luxembourg. Savez-vous qu’ils sont près de 2 millions de Rifains qui ont préféré l’exil, abandonnant familles et racines, pour échapper à un quotidien sans aucune perspective ?

Comment ce hirak a-t-il commencé ?
Comme en Tunisie, par une injustice sociale. Si les Tunisiens ont leur Bouazizi, nous, nous avons notre Mohcine Fikri. C’était un jeune qui vendait des sardines. En essayant de récupérer ses sardines qui lui ont été confisquées, il est mort broyé par une benne tasseuse.

Qui est maintenant le chef de la contestation, puisque Zefzafi est en prison ?
Si on désignait un autre chef, il serait immédiatement arrêté. On procède autrement aujourd’hui : on a des responsables de quartiers et un conseil pour les prises de décision collectif. Nous ne faisons pas de politique, nous essayons de faire aboutir nos revendications sociales. Nous sommes des Marocains qui aimons notre pays, mais pas ses injustices.

Et comment tout cela va-t-il s’arrêter ?
C’est aux autorités de le dire. Nous, nous attendons juste des gestes forts et sérieux. Pas des paroles, pas de démagogie.

Comme quoi par exemple ?
La libération de Zefzafi et des dizaines d’autres manifestants fait partie de ces gestes ; le lancement d’investissements dans le Rif est un geste ; le développement des villes-phares du Rif est un geste fort. C’est aux autorités de trouver les moyens qui convaincront les gens de sa bonne volonté. Il faut un temps d’apaisement pour cela, et nous sommes disposés à passer au chapitre qui construit, non à celui qui détruit…
F. O.