Fethi Benachenhou

Dr Fethi Benachenhou au « Courrier d’Algérie » : «Le mariage consanguin, un grand facteur à l’origine de maladies chroniques, en Algérie»

À l’occasion d’une journée de sensibilisation sur l’hypertension artérielle, tenue récemment à Alger, et intervenant à la veille du mois sacré, le docteur Fethi Benachenhou revient sur les principaux problèmes dont souffrent les Algériens atteints par cette maladie.
Sollicité en marge de cette journée, Benachenhou s’est montré disponible à répondre aux questions du Courrier d’Algérie. Ainsi, le docteur a dressé l’état des lieux concernant le diabète et l’hypertension artérielle, comment prévenir contre ces maladies, les facteurs aggravants, ainsi que ses recommandations fournies aux autorités publiques.

Le Courrier d’Algérie : Quelques jours seulement nous séparent du mois de Ramadhan, où les habitudes alimentaires changent. Durant cette période, l’on assiste à une augmentation des complications liées à un mauvais régime alimentaire, pour ainsi dire, observée notamment chez les patients atteints par le diabète et l’hypertension artérielle. Quel constat feriez-vous à ce sujet ?
DR Benachenhou : Malheureusement, dans notre pays, le mois de carême est synonyme de la grande bouffe et d’excès en sucreries en matière d’alimentation. On profite de cette journée de sensibilisation pour appeler à la nécessité de changer les comportements et d’aller vers une éducation sanitaire saine et équilibrée. Non pas uniquement au mois de Ramadhan, mais durant toute l’année. C’est extrêmement important. En Algérie, il y a ce qu’on appelle une santé de proximité, à travers les unités sanitaires de proximité. Ces établissements de base doivent être consacrés à l’éducation sanitaire et thérapeutique du patient. Hélas, notre culture médicale sur le terrain est uniquement et essentiellement curative, alors que les unités de base, comme les polycliniques de proximité, doivent être transformées en des écoles de santé et d’éducation de santé thérapeutique. Pourquoi dis-je cela ? Parce que les prévisions de l’OMS (Organisation mondiale de la santé) concernant le diabète et l’hypertension artérielle à l’échelle mondiale, et les statiques établies donnent du tournis.

Ces chiffres ont atteint un niveau alarmant. Pourquoi ?
Parce qu’il y a une augmentation en matière de l’âge des personnes atteintes de diabète. Avant, le diabète survenait entre 50 et 55 ans (le diabète de l’âge adulte). Maintenant, il survient chez les jeunes de 20 à 25 ans. Le diabète est ce qu’on appelle une maladie dégénérative, c’est-à-dire qu’elle impacte tout le corps humain. Il y’a une dégénérescence. Elle s’attaque et ronge le corps humain comme l’effet de la rouille. Le diabète et l’hypertension artérielle progressent par phase, en causant des malaises cardiaques : un arrêt cardiaque, AVC, une cécité et surtout la catastrophe des catastrophes : l’insuffisance rénale. Il est normal que ces maladies touchent des personnes âgées entre 80 et 85 ans. Mais, un diabète qui atteint la catégorie d’entre 20 et 40 ans, là, il y a feu en la demeure. Car, il faut aussi noter qu’au-delà des conséquences sur le plan individuel, il y a aussi l’impact sur la trésorerie de l’État. Et pour cause, l’allure prise par le développement de cette maladie, le pays risque de ne pas pouvoir maintenir le niveau des dépenses en matière de médicaments dans le futur. De par le monde, de nouveaux médicaments apparaissent. Mais, ils coûtent les yeux de la tête. Donc, l’OMS préconise de favoriser la prévention à travers une éducation sanitaire d’où l’impérative nécessité d’instituer, le plus possible, une médecine préventive et non pas curative.

Qu’en est-il des statistiques sur le nombre des diabétiques et des hypertendus et leur évolution?
Je n’ai pas les chiffres exacts. Mais, concernant les maladies chroniques, que ce soit le diabète, l’hypertension artérielle ou les autres malades cardiovasculaires, elles se comptent en millions. Une véritable catastrophe. Le rôle des statistiques est de faire des prospectives. Nous disposons déjà, par exemple, d’un institut très important. Hélas, il est absent sur le terrain. Je souhaiterais qu’il retrouve sa vocation. Il s’agit de l’Institut national de la Santé publique (INSP) qui doit redoubler d’effort dans ce domaine. À titre d’exemple, on a institué un «Carnet de cancer» pour suivre l’évolution du cancer dans notre pays. À présent, il est urgent de revoir les chiffres des diabétiques en Algérie, parce que, lorsqu’on dit diabète, on doit voir les complications, et c’est cela qui est important.

Vous semblez favoriser le côté prévention au lieu de recourir systématiquement au médicament. Êtes-vous contre la subvention du médicament? Faut-il réduire cette politique de généralisation de la carte Chiffa ?
Non, la carte Chiffa n’est pas un problème en elle-même. C’est merveilleux d’avoir un accès assuré au médicament. Mais, on n’a pas assez étudié là-dessus, dans le sens où l’on doit réorienter cette politique. On n’a pas expliqué aux gens à quoi sert, par exemple, les bandelettes pour surveiller la glycémie des diabétiques. On n’a pas expliqué assez pour éviter un gaspillage dans leur utilisation qui s’avère souvent inutile. Vous voyez un membre de famille en train de les utiliser et vous dites: «Ah, Tiens! C’est pour le sucre. Vérifiez-moi aussi si j’avais de sucre !». Ce sont de fausses pratiques ! Faut-il aussi dire que lorsqu’on délivre ces bandelettes, la glycémie capillaire dans le doit n’est valable que pour deux cas. Premièrement, ceux qui ont des maladies insulinodépendantes, c’est-à-dire qui dépend de l’insuline, et deuxièmement, pour les diabétiques de type 2, qui se soignent avec un médicament et pas de l’insuline. C’est la responsabilité du médecin traitant. Je le dit, ce sont mes confrères et mes consœurs qui sont responsables de cette situation. Il faut qu’ils suivent bien leurs patients. Pour chaque malade, il faut lui expliquer son traitement, en fonction de son cas. Il faut prendre plus de temps avec le patient et oublier l’ordonnance de médicaments, et de ne pas en recourir immédiatement, qu’en cas de maladie chronique en stade avancé pour le diabète et l’hypertension artérielle. Je crois qu’il faut passer le deux tiers (2/3) de son temps de l’examen de consultation à expliquer et sensibiliser les patients à leur maladie.

Pourquoi n’a-t-on pas expliqué, au préalable, à quoi sert les bandelettes pour la glycémie ? Combien de bandelettes doit utiliser, par jour et par mois, chaque patient ?
Certes, l’utilisation n’est pas la même pour chaque diabétique. Avec une telle méthode d’approche, n’aurait-on pas évité un réel gaspillage ? Et là, faut-il encore, impérativement et essentiellement, que les facultés de médecine forment des étudiants à la prévention et à l’éducation sanitaire. L’université doit aussi dispenser des cours en matière de la communication avec le malade. Arrêtons, donc, d’être dans une formation sclérosée et qui date des siècles derniers.

Ces deux maladies vont-elles de pair chez le même patient ?
Quand on est diabétique irrémédiablement, on va être hypertendu. On appelle cette dualité dans le milieu de médecine «couple maudit de maladie». Beaucoup de gens ne savent pas cette réalité. Mais, il faut essayer de ralentir au maximum la survenue de cette maladie par l’adoption d’un comportement alimentaire convenable et mener une activité sportive.

L’obésité est-elle un facteur aggravant dans les maladies chroniques?
Absolument ! Et c’est là aussi le rôle efficace d’une éducation sanitaire. Aux États-Unis d’Amérique, il y a un énorme programme fédéral dans ce sens, et le gouvernement consacre des millions de dollars pour lutter contre l’obésité dans la société américaine. Chez nous, il est urgent de s’inspirer d’un tel programme.

Mais, qu’est ce qu’on est en train de faire ?
On est en train d’assister à une augmentation de l’obésité : les enfants, on les ramène de l’école en voiture. Ils consomment plusieurs sortes de jus, des chips… que des produits salés. C’est sur cela qu’il faut agir. Regardez les messages publicitaires sur la Télé, notamment pour les boissons dites gazeuses. Là, une chose sur laquelle j’insiste : on a une publicité de télévision diabolique. Elle est en train de bouffer tous les cerveaux. Je propose de faire comme dans les pays développés, en créant un BVP (Bureau de vérification de publicité). Une sorte d’autorité qui supervise la publicité sur les produits qui portent atteinte à la santé publique. Par exemple, on vous présente une grappe de raisin à côté d’une boîte de jus. Or, c’est mensonger. Il n’y a pas de fruits là dedans, que des colorants qui font la senteur et le goût de ces boissons. Donc, arrêtons-nous, où va-t-on comme ça ? Et en même temps, on dit que la facture des médicaments augmente. C’est illogique !

Qu’en est-il des autres facteurs qui favorisent la hausse de ces maladies dans la société, à part l’alimentation ? Notamment les diabétiques et les hypertendus en Algérie ?
Oui, il y a aussi des facteurs héréditaires. On a, en Algérie, un très grave phénomène, et dont on ne fait rien pour lutter contre. C’est le mariage consanguin. Ce phénomène persiste dans la société, notamment dans les wilayas intérieures. On se marrie toujours entre membres de la même famille, et cela pour des raisons en rapports avec les us et traditions, en ignorant complètement les répercussions sur la santé. Il faut dire que le mariage consanguin est le gros facteur à l’origine de maladies chroniques en Algérie. Il faut revoir sérieusement ces traditions dans la société. En suède, par exemple, quand un couple s’apprête à se marrier, la mairie leur adresse une invitation pour leur administrer des tests sanguins. Vous me dites pourquoi faire intervenir une autorité publique dans une affaire purement privée ? Parce qu’un enfant née handicapé ou avec une maladie chronique, en plus de la raison humaine, signifie plus de charges financières à prendre par l’autorité locale, et c’est pour cela qu’ils agissent, en amont, pour sensibiliser quant aux dangers du mariage consanguin. Les recherches scientifiques ont montré que les maladies laissent des empreintes dans les gènes humains. Ces gènes portent les mêmes particularités qui remontent à l’arrière-arrière-grand-père et plus, et qui sont conservés pour la même personne. Prenons un exemple. Si je suis diabétique et que j’épouse ma cousine, c’est-à-dire liés par une relation de sang de la même famille. Scientifiquement, en sachant qu’un gosse détient 50% des gènes du père et 50% des gènes de la mère. Tout compte fait, 50 + 50 = 100. En résultat: une probabilité de 100% que l’enfant qui naîtrait développera un diabète.

Donc, peut-on déduire qu’il ya des tares en terme de dépistage précoce de ces maladies ?
Je ne suis pas responsable au ministère de la Santé. Mais, faut-il dire que nous avons un excellent système de santé et nous remercions les initiateurs qui l’ont mis au point, au lendemain de l’Indépendance du pays. Malheureusement, les responsables venus après ont changé la donne et tripoté ce système. Nous avions la chance d’avoir, dans tous les quartiers d’Algérie, des unités sanitaires de base. Arrêtons de réfléchir à construire des hôpitaux. Il faut aussi penser à rendre à ces unités de soins et de proximité leur rôle et leur vocation d’antan.
Hamid Mecheri