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Carnet de bord Adrar-TImiaouine – 1re partie – Bordj Badji Mokhtar, bouclier de l’Algérie

En novembre, le climat est plus clément quand on fait par route le trajet Adrar- Bordj Badji Mokhtar ; les soirées sont plus fraiches, et la nuit peut devenir glaciale. Plus à l’Ouest, le désert du Tanezrouft, près de la frontière malienne, peut devenir plus glacial encore pendant les nuits.
BBM est une ville qui a poussé dans les sables, aux confins Sud de l’Algérie. Au-delà, c’est la zone de guerre de Taoudenni, au Nord-Mali : Géographiquement elle se situe à 500 km, à vol d’oiseau, au sud-ouest de Tamanrasset, à 777 km au sud-est d’Adrar, par la route, et à 740 km à vol d’oiseau et à 2 203 km au sud d’Alger, par la route, et à 1 730 km à vol d’oiseau. Jusqu’à une date récente, c’était une région commerçante de 21à 22 000 habitants, mais la guerre au Nord-Mali est vite venue y ajouter ses ingrédients explosifs. Officiellement, moins de 400 émigrants sont venus du Sahel s’y greffer, mais il faut compter le double, si l’on prend en ligne de compte les émigrants « clandestins ».
Le taux de chômage est le plus élevé d’Algérie, avec au moins 90% de chômeurs ; les gens vivent grâce aux échanges de marchandises; c’est une pratique millénaire, et il n’y a aucun moyen d’y échapper : vous échanger ce que vous possédez contre ce dont vous avez besoin et vous ne possédez pas : cela s’appelle du troc. Vous pouvez bien évidemment acheter avec de l’argent, mais rares sont ceux qui le possèdent dans leur poche, et les gens préfèrent largement la pratique millénaire des Touaregs du désert.
Ici, à BBM, vous êtes obligés de connaitre l’histoire locale, si vous voulez comprendre au présent. BBM était également appelée Bordj-Mokhtar, et plus anciennement encore, à l’époque coloniale, Bordj Le Prieur. Ce nom tient du fait qu’un puits y a été creusé par ce Le prieur ; plus tard, un fort, appelé fort Leprieur, fut construit tout près par l’armée française. Les Français n’y ont pas mis les pieds avant le début du XXe siècle, et encore, de manière très symbolique, connaissant l’esprit rebelle des Touaregs de l’Ahaggar. Les Kel Ansar, les Kel Ghela et les Taïtoq ont repoussé les incursions militaires françaises dans la région durant de très longues années. L’aménokal (Amin al-Oukkal) Mohamed Ahmed Ansari Ingonna et les Kountas ont participé aux raids des Touaregs contre les Français de 1896 à 1898. Aujourd’hui encore, les griots de la région, et les contes des soirées familiales sont bercés de légendes des grands chefs touaregs qui ont marqué l’histoire de la région par leurs exploits guerriers.

Bouclier de l’Algérie
Dans un certain sens, BBM constitue un baromètre, un bouclier et une zone-tampon pour le pays. Un baromètre, parceque les moindres frémissements dans l’autre zone, du coté malien des frontières, sont ressenties à BBM. Preuve en est, les multiples heurts entre Berabiches et Touaregs Ithnan à la suite des troubles du début 2013 au Nord-Mali et la sédition au Nord-Mali du Mouvement national pour la libération de l’Azawad. De l’autre coté, à quelques petites heures de marche à pied, vous êtes au Nord-Mali, dans la désertique et angoissante zone de Taoudenni. Tessalit est plus bas, vers l’Est, au Nord-Mali. Mais c’est la zone de Taoudenni, un no man’s land sécuritaire, qui fait naître des soucis : l’Algérie la met sous la loupe des militaires, et pratiquement tous les mouvements sont passés au peigne fin.
Récemment, le général de corps d’Armée, Ahmed Gaïd Salah, vice-ministre de la Défense nationale, chef d’état-major de l’Armée nationale y était en visite d’inspection, passant en revue les unités d’élite gardes-frontières à Bordj Badji Mokhtar et Tin Zaouatine, villes-tampon du Sahara algérien.
Mais la sécurité vient surtout des habitants de BBM eux-mêmes. Ceux-ci considèrent que l’allégeance à l’État est un acquis et un dogme ancestral, et il n’y a pas à y revenir. L’autorité de l’État s’étale d’elle-même, sans qu’on y soit poussé à la faire valoir. Les seules revendications sont sociales et économiques, dans cette ville où les coupures de courant sont fréquentes, où l’université est absente, où le chômage demeure l’unique source de danger vis-à-vis de jeunes qui commencent à s’émanciper et à ressentir les écarts avec les grandes villes du nord du pays. On s’en souvient, l’été 2013 a été meurtrier pour la ville. De violents affrontements entre les communautés arabe et ithnan y ont fait des dégâts matériels et des morts, avant de s’étendre dans la localité voisine malienne d’Infara, près de In Khalil, où six personnes ont été également tuées.
Mais aujourd’hui, les autorités ont pu concilier les protagonistes et mettre fin à tout péril. Des projets sont consentis, mais comme nous allons le voir, le «péril jeune», c’est-à-dire le chômage, reste le souci majeur des responsables de la ville de BBM.

Le triangle de feu : là où le corbeau se suicide !
Comme nous l’avions dit, en novembre, le climat est plus clément quand on fait par route le trajet Adrar- Bordj Badji Mokhtar ; les soirées sont plus fraîches, et la nuit peut devenir glaciale.
Deux mois plus tôt, le climat aura été insupportable par route. N’oubliez pas que l’axe Adrar-Tamanrasset-Bordj Badji Mokhtar s’appelait chez les ethnologues « le triangle de feu ». Des écrivains et des poètes lui donnaient le nom poétique mais ô combien curieux de «là où le corbeau se suicide ». Ce qualificatif vient du fait que lors des grandes chaleurs d’été (elles peuvent avoisiner les 50° degrés à l’ombre, mais ici…il n’y a pas d’ombre), les corbeaux entre autres oiseaux piquent de la tête du ciel et s’écrasent sur le sol, morts sur le coup. On a longtemps médité sur ce comportement suicidaire, et on pense généralement que l’illusion d’une eau sur le sol fait piquer les oiseaux de la sorte dans un élan mortel. Mais ce ne sont là que conjectures, car il s’agit d’un comportement jamais expliqué de manière convaincante.

Une vie économique au ralenti
Jusqu’à une date récente, le commerce transnational y battait son plein. On faisait sortir d’Algérie les produits subventionnés vers le Mali, la Mauritanie et le Niger. Avec les quadrillages sécuritaires, ce trafic se fait plus discret. En fait, la vie économique normale tourne au ralenti ; prospère dans le passé par le commerce qui s’y maintenait (la région était une des routes du sel et de l’or entre Touât et Tombouctou), le sud d’Adrar n’offre plus aujourd’hui qu’un visage émacié de la prospérité et de l’opulence de jadis. Beaucoup de gens seront étonnés d’apprendre que par le passé, l’Azawad était une région qui regorgeait d’or.
On y venait de partout vers ces régions situés entre le Touât algérien et Gao-Tombouctou : de Marseille, de Venise, de Florence, de Séville, du Caire, d’Alger, de Fès, de Tunis et même de Constantinople. C’était l’époque de mansa Moussa et des princes Askia, et le commerce de ces régions était des plus florissants au monde entier. Les temps ont bien changé et lorsqu’on soutient pareilles choses en public, on remarque l’étonnement et le doute, voire carrément le rejet et l’objection sur le visage des gens. Aujourd’hui, c’est un autre univers qui est planté par l’homme. L’aridité des sols, le manque d’eau et les grosses chaleurs durant pratiquement toute l’année n’encouragent pas une agriculture intensive, ni même une agriculture de base. L’eau est réservée à des besoins plus vitaux. Pourtant, l’eau souterraine existe, et il n’y a qu’à creuser pour la faire jaillir, disent les vieux de BBM, encore faut-il que les autorités y mettent les moyens.
En dehors du commerce, aucune activité agricole n’a été développée dans ce bouclier de l’Algérie. La détérioration de la situation sécuritaire dans le Nord du Mali a poussé les autorités à intervenir d’urgence par mesure de prévention et à procéder à la fermeture de la frontière à BBM et à Timiaouine. Toutefois, les conséquences ont été ressenties par les Touaregs, habitués d’être à cheval entre plusieurs pays, l’Algérie, le Mali, le Niger et la Mauritanie pour faire commerce et continuer le troc. De ce fait, certaines règles du jeu ont été changées, et aujourd’hui, celui qui veut faire du troc doit se déplacer à Tamanrasset.
F. O.