ELDORADO

Carnet de bord Adrar-Bordj Badji Mokhtar – 2e partie – Chercheurs d’or et de fortune au temps de la récession

Un des paradoxes du Sahara, le Grand Sahara, qui englobe dix pays, dont l’Algérie, est de côtoyer richesse et pauvreté à la fois à tout moment. Depuis plusieurs années, les unités mobiles de l’Armée, en zone opérationnelle, à la lisière des frontières avec le Mali et le Niger, patrouillent pour endiguer les périls sécuritaires.

De notre envoyé spécial à BBM, F.O.

On intercepte toutes sortes d’individus : migrants à la recherche d’une bouchée de pain, Touaregs fuyant la guerre civile en Libye, subsahariens s’échappant de la guerre au Nord-Mali ou de la précarité au Niger, jeunes cherchant à passer en Europe, mais aussi des terroristes et des passeurs. Dans ce fatras de migrants, on intercepte aussi…des chercheurs d’or. Ce qui peut vous sembler curieux n’en est pas moins un des faits les plus marquant de la région Sud de l’Algérie, limitrophe avec l’Azawad. Pour paradoxal que cela puisse apparaître, l’Algérie attire aussi les chercheurs d’or, et ceux-ci ne sont pas stupides, loin s’en faut, mais des individus très au courant de l’Histoire de la région et des potentialités minières du Sahara central.

Technicals, marteaux-piqueurs et pelles-pioches
L’armée intercepte chaque année des dizaines de ces chercheurs d’or, contrebandiers de l’or du Sahara, qui font revivre, en vrai, la ruée vers le nouvel Eldorado des zones aurifères dans le Sud algérien.
Lorsque, à plusieurs reprises, les Garde-frontières algériens mettent la main sur des 4X4, des marteaux-piqueurs et des groupes électrogènes, après la fuite de leurs propriétaires à la vue des unités en patrouille ; et on se demandait : à quoi diable ce matériel pouvait-il bien servir ? Il n’aura pas fallu beaucoup de temps aux enquêteurs pour percer le secret des pelles-pioches, marteaux piqueurs et groupes électrogènes : ce sont bel et bien des outils de fouilles et d’extraction d’or. Généralement, c’est le Mali, troisième producteur d’or en Afrique derrière l’Afrique du Sud et le Ghana, ce qui représente pour lui 70% de ses exportations, qui est la zone de pillage des plus grandes quantités d’or, mais depuis que la guerre s’est durablement installée au Nord-Mali, on est plus à l’abri au Sahara qu’au Sahel des drones-tueurs . Les zones aurifères existent au Sahara, mais ce n’est pas tant cela qui en fait une exploitation chaotique qui échappe au contrôle. Les chasseurs d’or clandestins de ce nouveau Far-West viennent de toute l’Afrique, et non plus uniquement des pays subsahariens. Au total, une vingtaine de nationalités sont là à convoiter le moindre filon, et les jeunes africains affluent à la recherche du métal précieux dans le vaste désert du Sahara, le plus vaste, le plus chaud et le plus dangereux désert du monde. Selon les rapports de la Gendarmerie nationale, depuis plusieurs mois, des groupes sont régulièrement arrêtés, extracteurs clandestins armés de matériel lourd. Il s’agit d’outils techniques d’extraction.

Les mines de Tirek et d’Amesmessa font aussi rêver
Le Hoggar ou le Tassili N’Ajjers voisin, deux anciens socles géologiques recelant de précieuses matières, sont connus des contrebandiers. Les mines de Tirek et d’Amesmessa ont mauvaises réputation, comme étant des mines à faible profit, mais à profit quand même. Or, les deux gisements sont abandonnés, comme nous allons l’expliquer.
En ces temps de crise financière, l’or c’est encore une denrée plus juteuse que le carburant qu’ils convoient au Mali et au Niger, à leurs risques et périls. On parle de kilos, de filons et de trésors, mais ce n’est pas vrai. Quelques grammes au plus, et encore, il faut faire attention aux patrouilles militaires, impitoyables envers les contrebandiers et les trafiquants de tous acabits. Maliens, Ghanéens et Nigériens, plus expérimentés et connaisseurs des filons, s’associent aux Algériens pour extraire de l’or. Le trafic se faisait surtout au Nord-Mali, mais depuis 2012, les choses se gâtent, et on n’est pas à l’abri de tirs de drones, qui sillonnent le ciel malien de manière impromptue, avant de rentrer à la base de Niamey, au Niger voisin.
On garde encore en mémoire l’escroquerie de l’australien Douglas Perkin, P-DG de Gold Mining Algeria associé à Enor (Entreprise d’Exploitation des Mines d’Or algéro-australienne), cette société exploitant la mine d’or de Tamanrasset. Le P-DG de GMA avait annoncé au début de l’année 2007 à partir de Londres que les mines de Tirek et d’Amesmessa pouvaient produire environ 28,5 grammes d’or de chaque tonne de terre et de roche. Toutefois, il s’est avéré par la suite que ces mines ne peuvent produire en réalité qu’environ trois grammes d’or pour chaque tonne de terre et de roche.
La société australienne GMA a reçu un coup dur au niveau de la Bourse de Londres après l’éclatement de cette vérité. Confondu, Douglas Perkins a quitté clandestinement l’Algérie pour aller escroquer le Ghana, mais le matériel a été laissé sur place. Les mines sont aujourd’hui désaffectées et les outils d’extraction rongés par la rouille et l’usure. C’est sur les débris de ce qui devait être une grande et florissante entreprise d’or que les contrebandiers sont revenus retravailler en toute clandestinité…
F. O.

ENTRETIEN AVEC OULD ABIDINE MOHAMED, GÉOLOGUE ET CHERCHEUR :
« Le Sahara est une région aurifère par excellence ! »

Connaisseur de la région comprise entre Adrar, Tamanrasset et l’Azawad voisin pour y avoir effectué plusieurs missions de recherche géologique par le passé, Abidine Ould Mohamed, un kounta de souche, nous explique ce brusque regain d’intérêt pour l’or du Sahara.

Est-ce une mode, une action de désespoir ou une réalité, que de chercher de l’or au désert en période de  récession économique ?
Ni l’un ni l’autre, les gens qui cherchent de l’or sont bien renseignés et savent où chercher et quoi chercher. Ce n’est pas parce qu’ils sont pauvres ou désespérés qu’ils s’appliquent à chercher fortune. D’ailleurs beaucoup de ces individus sont équipés d’engins, de machines et de moyens techniques, ce qui renseigne sur leur situation, qui est loin d’être désespérée. On cherche à faire fortune, c’est tout.

Mais est-ce légal ?
C’est une question qui ne se pose pas au Sahara. Une des coutumes ancestrales au Sahara est de chercher l’or. Des familles s’étaient enrichies par le passé grâce à cette quête d’or. La région comprise entre Touât et Tombouctou regorgeait d’or et des riches commerçants y prospéraient. N’oubliez pas que vous êtes au pays de Mansa Moussa…

C’est-à-dire…
C’est-à-dire que vous êtes au pays d’un des souverains qui fut parmi les plus riches de l’Histoire de l’humanité, sinon le plus riche. L’Azawad a toujours regorgé d’or, et les régions comprises dans l’actuel Taoudenni, à cheval entre le Mali, l’Algérie et la Mauritanie a toujours constitué un filon, un eldorado plus réel que l’Eldorado cher aux Espagnols.

Cela contraste avec la précarité actuelle de la région…
De toute évidence, et c’est pour cela que les gens ici demeurent sceptiques quant à la véritable signification de cette guerre sans fin qui secoue le Nord-Mali ; pour eux, il y a anguille sous roche et les puissances étrangères veulent que les richesses restent en sous-sol, jusqu’à ce qu’ils en donnent le feu vert pour les extraire…
Il faut comprendre la sociologie des tribus et la composante humaine de chaque tribu, kountas, touaregs, bérabiches, foullènes, songhaïs, bambaras, … etc. pour comprendre le présent. Ne posez jamais un regard simpliste sur des choses historiquement complexes si vous voulez appréhender les événements d’aujourd’hui.
Entretien réalisé par  O.F.