Rohingyas

Bangladesh : Pour les enfants rohingyas, aller à l’école pour «oublier»

Avec son regard vide et flottant, ses lèvres qui ne sourient jamais, Sayeed Nul dénote dans le tohu-bohu espiègle de ses camarades de classe, enfants rohingyas de Birmanie réfugiés au Bangladesh. Ce garçon de 11 ans est comme désincarné lorsqu’il décrit l’attaque qui a poussé sa famille à fuir leur village birman l’année dernière.

Sa voix est aussi neutre que s’il énonçait le menu de son déjeuner, mais les mots ne sont pas de son âge: «les Rakhines bouddhistes ont brûlé ma maison, tué des gens avec des balles et violé les femmes». Parmi la vague humaine du demi-million de musulmans rohingyas qui a déferlé sur le Bangladesh depuis fin août figurent 270 000 mineurs, selon des chiffres de l’Unicef. Autant d’enfants non scolarisés, qui souvent n’ont jamais eu accès à l’éducation dans une Birmanie à 90% bouddhiste où leur communauté musulmane est ostracisée. Comme Sayeed, nombre d’entre eux ont aussi assisté à des scènes de massacres, tortures ou viols. Un traumatisme durable. Au milieu de la crise humanitaire qui frappe le sud du Bangladesh, une des plus graves de ce début de XXIe siècle, les organisations internationales mettent donc à toute vitesse des écoles sur pied dans les immenses camps de réfugiés. À l’entrée du camp miséreux de Leda, une poignée de ces «centres d’apprentissage» font face à une manufacture de briques à la haute cheminée noircie. À l’intérieur, une trentaine d’enfants chantent en chœur. La pluie, torrentielle, martèle le toit en tôle. Une lumière blanche filtre à travers les interstices de la paroi en bambou tressé. Ici, les violences et le chaos du monde des petits Rohingyas restent sur le pas de la porte. «Ce sont des enfants, ils ne comprennent pas trop ce qui se passe. Nous essayons de leur faire oublier le passé pour qu’ils ne soient pas traumatisés», explique à l’AFP Shamsul Alam, un enseignant rohingya de 28 ans, en montrant un bac de jouets. Une mission que partage son collègue Shamal Das, 22 ans: «leurs villages ont été des théâtres de guerre, avec le bruit de balles ici et là».

L’intégration pas au programme
Dans l’idée que l’école soit un sanctuaire, le choix pédagogique dans ces établissements subventionnés par l’Unicef est de ne pas évoquer avec les élèves les horreurs qu’ils ont pu traverser, alors que les réfugiés fuient une campagne de répression de l’armée birmane ? considérée par l’ONU comme une épuration ethnique ? consécutive à des attaques de la rébellion rohingya fin août. «Si nous discutions des atrocités avec eux, peut-être que d’abord cela leur ferait du mal mentalement. Mais avec le temps ça pourrait les aider à soigner la douleur», estime pourtant Morsida Akter, une professeure bangladaise de 18 ans. À l’heure actuelle, 17 000 enfants rohingyas sont scolarisés dans 200 de ces centres d’éducation. Face aux besoins, l’Unicef veut en construire 1 300. Leur programme, strictement défini, diffère sensiblement de celui des écoles publiques de la région: n’y sont enseignés que l’anglais, le birman, les mathématiques et des conseils pratiques comme le lavage de mains. Absents de marque: les cours de bengali, la langue nationale du Bangladesh. Dacca refuse en effet toute mesure qui pourrait faciliter l’intégration des Rohingyas au Bangladesh. Leur liberté de mouvement et de travailler est restreinte, les mariages avec les habitants locaux interdits. Le Bangladesh, qui est déjà une des nations les plus pauvres de la planète, considère ces réfugiés comme des citoyens birmans qui n’ont pas vocation à rester sur son sol. Pour elle, ils ne sont que de passage, même si leur rapatriement en Birmanie est très improbable. «Ils n’ont pas besoin du bengali. L’anglais est une langue internationale. De toute façon, ils vont retourner en Birmanie», élude Mohammed Zakaria, un responsable éducatif local. Dans la réalité, les Rohingyas peuvent rester des décennies à végéter dans les camps du Bangladesh – sans avenir.