Abderrahmane Mebtoul : «la dévaluation du dinar augmentera l’inflation»

Le Courrier d’Algérie: -La problématique de la dévaluation du dinar algérien continue d’alimenter l’actualité. Entre les assurances des pouvoirs publics et les inquiétudes des spécialistes, le sujet mérite une analyse très approfondie, sachant que la cotation officielle du dinar algérien est passée de 5 dinars pour un dollar, en 1973, à plus de 81 dinars un dollar, et approchant 120 dinars un euro. Quelles incidences sur l’appareil productif et les ménages objet de cette contribution ?
Abderrahmane Mebtoul: -D’abord, avant d’énumérer les incidences, il faut revenir un peu en arrière et parler de l’histoire du dinar. Créé en 1964, le dinar algérien était coté avec le franc jusqu’en 1973, 1 dinar pour 1 franc, et par rapport au dollar 1 dollar pour 5 dinars. Depuis 1974, la valeur du dinar a été fixée suivant l’évolution d’un panier de 14 monnaies avec une dépréciation entre 1986-1990 de 4,82 à 12,191 (cours USD/DZD), de 150% suivie d’une seconde dépréciation, de l’ordre de 22% en 1991. Avec la cessation de paiements en 1994 et suite au rééchelonnement et aux conditionnalités imposées par le FMI, il y a eu une nouvelle dévaluation de plus de 40% par rapport au dollar américain suivie dès 1995-1996 d’une convertibilité commerciale de la monnaie algérienne. Comme je l’annonçais dans une contribution en date du 10 octobre 2013, (pourquoi donc cet étonnement aujourd’hui), un euro valait 111,25 et le 24 octobre 112,831, contre 102,060 courant juillet 2013. Ainsi, lorsque les autorités publiques taxent (fiscalité excessive) et réglementent à outrance ou en déclarant illégales les activités du libre-marché, il biaisent les relations normales entre acheteurs et vendeurs. En réaction, les acheteurs et vendeurs cherchent naturellement les moyens de contourner les embûches imposées par les gouvernements. Lorsqu’un gouvernement veut imposer ses propres règles qui ne correspondent pas à l’état anthropologique de la société, celle-ci enfante ses propres règles qui lui permettent de fonctionner avec un contrat moral plus solide que celui imposé par l’État.

-Quel est l’impact de ce phénomène sur l’économie nationale ?
L’inflation étant la résultante, cela renforce la défiance vis-à-vis du dinar algérien où le cours officiel administré se trouve déconnecté par rapport au cours du marché parallèle qui traduit le cours du marché. Pour se prémunir contre l’inflation, et donc de la détérioration du dinar, l’Algérien ne place pas seulement ses actifs dans le foncier, l’immobilier ou l’or, mais une partie de l’épargne est placée dans les devises. De nombreux Algériens profitent en effet de la crise de l’immobilier, notamment en Espagne, pour acquérir appartements et villas dans la péninsule ibérique, en France et certains aux USA et en Amérique latine sans compter les paradis fiscaux. C’est un choix de sécurité dans un pays où l’évolution des prix pétroliers est décisive. S’il n’y avait pas de pétrole et de gaz et les réserves de change, richesse virtuelle qu’il s’agit de transformer en investissement productif, due non pas au travail, mais à la rente des hydrocarbures, qui clôtureront certainement fin 2013 à 200 milliards de dollars, (dont 86% placées en majorité en bons de Trésor américains et en obligations européennes -45% au taux fixe de 2 à 3% au même niveau que le taux d’inflation mondial), l’euro s’échangerait à 300 ou 400 DA. C’est grâce aux réserves de change que le taux de change officiel est à 100 DA/euro. Face à l’incertitude politique et la psychose créée par les scandales financiers, beaucoup de responsables vendent leurs biens pour acheter des biens à l’étranger. Également, beaucoup de ménages se mettent dans la perspective d’une chute des revenus pétroliers, et vu les fluctuations erratiques des cours d’or, à la baisse depuis quelques mois, achètent les devises sur le marché informel.

-Quelles sont les solutions pour faire face à cette situation ?
La première raison est d’essayer de freiner les importations, mais est ce possible sinon de provoquer une révolte sociale et d’entraîner la fermeture des entreprises existantes où le tissu industriel en déclin (moins de 5% du PIB) exportant 98% en hydrocarbures et important 70/80% des besoins des ménages et des entreprises publiques et privées, dont le taux d’intégration ne dépasse pas 15%. Du fait que l’économie algérienne est une économie rentière, les principes des lois économiques universelles ne s’appliquent pas, au contraire ayant eu un effet inverse à travers l’envolée des importations qui risquent d’atteindre, si le rythme des six premiers mois se maintient à 60 milliards de dollars en biens fin 2013 auquel il faut ajouter 12 milliards de dollars de services. En effet, toute dévaluation dans un pays a pour but forcément une dynamisation des exportations qui constitue un dumping à l’exportation. Mais, la raison essentielle est qu’en dévaluant le dinar par rapport au dollar, nous aurons une augmentation artificielle de la fiscalité des hydrocarbures qui fluctue, en fonction des cours, entre 60/70% du total fondement d’une économie rentière. Car les recettes des hydrocarbures sont reconverties en dinars, passant par exemple de 72 dinars un dollar en 2010, à 77 dinars/un dollar en 2012 et à 81,1 dinars un dollar le 24 octobre 2013, et dont les taxes douanières s’appliquent au dollar reconverti en dinars amplifiant artificiellement le montant en dinars algériens accélérant l’inflation intérieure. L’État algérien joue alors sur les subventions, subventionne un grand nombre de produits de première nécessité, comme les céréales, l’eau et le lait, l’électricité et le carburant, sinon le taux d’inflation officiel dépasserait les 10/15%, mais avec une très profonde injustice sociale, celui qui gagne le SNMG au chef d’entreprise national ou étranger, bénéficient des prix subventionnés, car il n’existe pas de système ciblé des subventions. Ainsi, les différentes lois de finances 2008-2013 ont pour finalité de pérenniser la politique de l’État en matière de subvention des prix des produits de large consommation. La solution réside en une nouvelle gouvernance, de nouveaux mécanismes de régulation, qui conditionnent la dynamisation de la production locale dans des segments à valeur ajoutée au sein de filières internationalisées. Cela passe par des entreprises performantes (coûts-qualité) étant à l’ère de la mondialisation nécessitant de s’insérer au sein de grands ensembles, dont les espaces euro-africain et euro-méditerranéen, qui sont les espaces naturels de l’Algérie grâce, soit à un co-partenariat ou à une co-localisation (balance devises partagées, accumulation du transfert technologique et managérial local), la ressource humaine étant le pivot essentiel de la coopération. Ce sont les conditions pour améliorer la cotation du dinar, les taxes douanières et les subventions étant transitoires avec un cahier des charges précises pour les bénéficiaires de cette rente.
Entretien réalisé par I. B.

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